En fait, c'est plus difficile de se confier à son écran. Je préfère mon vrai journal.
Mon journal, c'est un grand livre rouge à imprimés rouges foncés orientaux. J'ai commencé à le décorer un peu, j'ai dessiné une fleur et des arabesques dessus, et j'ai collé une rangée de strass sur toute la longueur. J'ai même ajouté un marque-page. C'est un morceau de raphia rose-rouge, avec un bouton en cuir rouge en forme de fleur.
Dans mon journal, je peux tout dire. Mes joies, mes peines, le moindre petit détail. Je n'ai pas peur d'être ridicule, parce que je sais que personne ne le lira. Je peux parler de ma haine envers quelqu'un comme je peux parler de mes envies engendrées par ma libido. En plus, j'aime écrire à la main. C'est étrange comme ça me soulage. L'autre jour, quand j'ai écrit cette page sur Jaime. Ca m'a complètement vidée. Ca m'a fait tellement de bien.
J'ai oublié mon journal à la maison. J'étais dégoûtée. Ce jour-là, j'étais tellement mal. Choquée. Bouleversée. Et puis je ne tenais plus. J'ai pris une feuille, un crayon, et j'ai tout balancé, comme ça, sans retenue, tel que je le pensais, sans hésitation.
Vous ne pouvez pas savoir comme j'ai senti le poids s'envoler. C'est incroyable. C'est... magique.
En fait, je crois que je ne pourrais pas me passer de mon journal. J'ai écrit dedans pendant toute ma troisième, et il a fini par devenir une partie de moi-même. Il me connaît comme je me connais, parce qu'il connait tous les détails. Il ne me jugera pas, il ne répétera rien. C'est mon défouloir. Quand je déborde, je balance tout sur le papier, et je sais qu'il ne se lassera pas de moi tant que la dernière page ne sera pas complètement noircie. C'est un peu comme un disque dur qui me permet de faire de la place dans mes pensées. Et en plus, ça fait une sauvegarde en plus.
Je n'ai jamais compris pourquoi tout jeter sur une feuille me faisait du bien. Mais je sais que j'en ai besoin, et je le fais souvent et partout ou presque. En cours, en perm, en récré, dans ma chambre. Quand j'en ai besoin, ou envie, je m'arrange pour tout mettre noir sur blanc dès que possible.
Parfois, je me fais surprendre. Le plus souvent par Loïs. Je ne sais pas pourquoi. Je suis en train d'écrire, et il regarde ce que j'écris. Je le regarde d'un œil noir, et il détourne le regard en souriant. Dès que je me reconcentre sur ma feuille, mon bras dessus pour qu'il ne voie pas ce que j'écris, il regarde de nouveau pour essayer de lire ce que j'ai écrit. Mais je le sais, qu'il regarde. A la fin, j'en ai marre et je range la feuille. Ce qui m'énerve particulièrement, c'est que je n'ai pas pu écrire tout ce que je voulais, le plus souvent. Il me demande ce que j'écrivais. Je ne réponds pas. Je ne répondrai jamais. Ca ne regarde que moi. Enfin, plus maintenant puisque je balance tout ce site.
En fait, je crois que j'ai créé ce journal pour tout sortir. Ca fait des années que je garde tout pour moi. Même ma meilleure amie ne sait pas le quart de ce que je raconte dans ce journal. Je ne veux pas qu'on sache. Mais j'en ai assez. De tout garder pour moi, enfermé. J'explose. Il faut que je mette ça autre part que dans ma tête. Je vais devenir folle. Même le journal ne me suffit plus! Il faut que quelqu'un sache. Mais pas mes amis. Si je leur racontais tout, ils finiraient par en avoir marre. C'est d'ailleurs pour ça que je ne raconte plus rien. J'ai arrêté de parler de moi à Loïs parce qu'il en avait marre que je me plaigne. Oh, bien sûr. Il ne l'a pas dit directement. C'est Steph qui me l'a dit. Et encore, je ne lui racontais presque rien. Et j'ai arrêté de parler de moi à Laure, ma meilleure amie, parce qu'elle en avait assez que je raconte sans cesse toutes mes histoires, mes espoirs, mes déceptions avec Loïs.
En fait, j'ai arrêté de parler de moi à tout le monde. Ils ne veulent pas entendre parler de mes soucis, très bien. Ils n'entendront plus parler de mes soucis. Mais ça ne m'empêchera pas de parler de mes soucis à quelqu'un.
Je ressens toute la rancœur que j'ai ressentie à ce moment là tout à coup... Mais en pire. Parce que toutes ces fois-là se sont additionnées, et du coup je ressens la rancœur multipliée par 1000. C'est effarant.
Je n'aurais jamais dû garder ça pour moi. En fait, à force de tout garder, tout remonte à la surface et je ressens les sentiments tels que je les ai ressenti, en 1000 fois pire. Mais une autre des raisons pour laquelle je me suis arrêtée de raconter mes malheurs, c'est parce que j'ai beau les raconter, ça me soulage sur le moment, mais dans l'ensemble ça ne sert à rien.
Ca fait des années que je cherche à tout expulser, mais en réalité je rame. Je remonte à la surface mais je finis toujours par retomber au fond. Parce que le fond est encore là. Je n'ai pas réussi à m'en débarrasser.